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La vie d'un immigrant I (Risquer sa vie pour la gagner) [复制链接]

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发表于 2016-12-16 18:52:30 |显示全部楼层
本帖最后由 mathieu 于 2017-2-4 23:55 编辑


                                                       CE QUI NE SE VEND NI NE S'ACHÈTE
                                          



Le récit, inspiré des expériences vécues par son auteur, est écrit par Mathieu, qui a immigré au Québec en 2004, et suivi son cours de francisation l'année suivante. Il travaille actuellement dans un dépanneur (petite épicerie au Québec).


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发表于 2017-1-8 12:39:45 |显示全部楼层
本帖最后由 mathieu 于 2017-4-4 23:10 编辑

                                                         LA VIE D'UN IMMIGRANT




  Un vendredi après-midi, vers la fin de l'automne, la clientèle n'arrivait pas; dans le ronronnement des compresseurs de réfrigérateur, M. Feng Li demeurait penché sur son livret , les bras tendus, appuyé des deux mains un peu écartées sur le bord du comptoir. Avec un grincement court et aigu, la porte s'ouvrit, et entra en trombe un homme dans sa cinquantaine, qui salua d'une voix retentissante:
  -Mon bon Chinois, comment ça va?
  Feng sut que c'était M. Jean Tremblay, client qui résidait avenue Bellechasse, à cent pas environ de son petit magasin. Il leva ses yeux brouillés vers l'entrée et répondit:
  -Ça va très bien, merci! Et toi?
  M. Tremblay descendit les quelques marches de fer et tourna à droite, où se dressait dans un coin, contre la balustrade de l'escalier, une table haute rudimentaire, confectionnée de cinq planches de bois contrecollé et au-dessus de laquelle un présentoir multi-compartiments transparent portait toutes les fiches de sélection de la loterie. Il haussa la voix:
  -Tabarnak, ça va mal! Hier, j'ai perdu 800 piastres au casino!
   Un rayon de soleil oblique entrait par la porte vitrée et allongeait sur le congélateur à crème glacée l'ombre floue de deux trembles, dépourvus de feuilles, de l'autre côté de la rue. Entre leurs troncs était tendu un long cordon auquel un commis de chez le fleuriste attachait des ballons multicolores; un peu plus loin vers la droite, dans la vitrine, clignotaient des boules lumineuses autour d'une sapinette.

  Jean, entrepreneur autonome dans l'industrie de la construction, travaillait dans la réparation des murs en briques du début d'avril jusqu'à la fin d'octobre. Parfois il prolongeait sa période de travail vers la fin de novembre, en fonction du nombre de contrats reçus et si le temps froid tardait à s'installer dans la métropole de la Belle Province. Comme il le disait souvent, il faisait ''de l'argent à flots''. Pour combler son temps libre, il jouait beaucoup aux paris sportifs dès que la saison du football américain et du hockey avait commencé.
   Les yeux encore rivés sur les fiches de sélection dans sa main, il marcha vers le comptoir, mais avant de les y poser, il s'exclama:
   -Ça sent le riz ici!
   -Tu aimes aussi le riz? demanda le propriétaire avec un brin de surprise.
   -Estie!
J'haïs l'odeur du riz, je la sens toujours chez ma petite Chinoise.
   Il s'interrompit pendant quelques instants, puis il reprit:
   -Mais maintenant, la Chinoise, c'est terminé!
  Il vivait dans un cottage dépendant de deux étages avec sa conjointe et leur plus jeune fils. En même temps, il entretenait une relation extraconjugale avec une femme cantonaise. Une fois, après une dispute familiale virulente, il était même allé se loger dans l'appartement  du quartier chinois qu'il avait loué pour sa maîtresse et y avait séjourné pendant presque un an.
  Il continua:
   -Le mois dernier, elle est retournée en Chine pour une courte visite. Je lui avais acheté tous les billets d'avion, ça coûtait cher, ces billets d'avion! Mais quand elle est revenue, elle m'a dit que c'était terminé entre nous. Tabarnak!  J'imagine qu'elle a trouvé un autre homme.
   -C'est bien dommage! dit Feng, en se disant que c'était bien mieux ainsi.

  Depuis longtemps, il se sentait fort embarrassé quand Jean parlait, à voix assez haute dans son commerce, et parfois en présence d’autres clients, de sa compatriote. Elle devait vivre à ses crochets, ce qui n’était pas très reluisant. Et puis cela rappelait au commerçant la longue absence du briqueleur qui lui avait causé une perte considérable d’argent, un manque à gagner en quelque sorte.

-Ciboire de mon cul! C'est bien dommage, s'écria le briqueleur en lui donnant une fiche. Passe-la quatre fois, s'il te plaît, mais laisse-moi vérifier le billet avant de la repasser.
  Au lieu de miser gros sur un seul billet, il cochait toujours un montant plus petit sur une fiche et demandait de la passer plusieurs fois dans le terminal de loterie pour que le gain escompté de chaque billet ne dépassât pas six cents dollars, le montant seuil au-delà duquel une boutique n'était plus autorisée à payer pour un billet gagnant. Selon lui, il se sentait très mal à l'aise d'être contraint d'aller au siège social de la compagnie de loterie, où il serait obligé de souffrir la procédure de vérification ''à la con''.
  Feng lui remit les quatre billets, et en revanche, il lui fila une autre fiche, quand deux jeunes ouvraient la porte. Toujours debout, le ventre contre le bord du comptoir, le briqueleur dit tout bas à Feng, comme s'il se parlait:'' Deux jeunes noirs! Je veux pas qu'ils voient tous ces billets. Arrête tout; c'est mieux pour nous deux.''


  Le plus grand de ces jeunes avança d'un pas sur la plateforme intérieure, se pencha légèrement en avant et demanda:

  -Est-ce que t'as des Backwoods?

  -Non, j'en ai pas, Monsieur.

  Le grand murmura quelques mots au petit, qui, tirant d'une main la poignée vers l'arrière et appuyé de l'autre sur le chambranle d'aluminium, allongeait le cou vers l'intérieur du magasin par la porte entrouverte afin de mieux écouter son copain. Ensuite, tous les deux descendirent les marches l'un après l'autre. Tandis que le premier s'orientait vers la caisse, le second tourna à droite vers la rangée de réfrigérateurs, remplis de jus et de boissons énergisantes. Feng inclina un peu la tête sur le côté, car son attention se focalisait sur l'accoutrement du petit, qui venait de lui tourner le dos, montrant de gros écouteurs roses sur les cheveux noirs bouclés et un blouson style perfecto, un peu trop ample pour son corps chétif. Sa ceinture noire était lâche sur ses hanches, laissant tomber, par-derrière, son pantalon au-dessous de ses fesses et voir l'écarlate de son caleçon.

  -Ça va bien, Monsieur? dit le grand au commerçant comme pour entamer une conversation, à côté de M. Tremblay, qui s'adressa aussi à Feng :''Passe d'abord ce monsieur.'' Le briqueleur se retira de l'autre côté.

  -Oui.. très bien.. Merci.. et vous? balbutia Feng, tenant encore à l’œil le petit, qui faisait glisser la portière d'un réfrigérateur.

  -Les Chinois travaillent tout le temps, hein? continua le grand. Ils prennent jamais de vacances.

  -Quoi? marmotta Feng entre ses dents, en réorientant son regard sur sa figure.

  -Qu'est-ce que je peux faire pour vous, Monsieur?

  -C'est quoi, ça? enquérait ce jeune en désignant de son index une à une les marchandises étalées sur les deux côtés du comptoir, et demandait également leur prix.

  M. Li s'impatientait de plus en plus, quand soudain, il aperçut le petit rouvrir déjà la porte et s'apprêter à partir.

  -Il est ton ami, celui-là? demanda-t-il en indiquant le petit d'un signe de tête.

  -Non, je le connais pas, répondit le grand. Au revoir, Monsieur.

  Il quitta à son tour le commerce, laissant le marchand tout pantois derrière sa caisse enregistreuse. Quant à M. Tremblay, en regardant d'un œil dédaigneux la silhouette du grand jeune en dehors de la porte, il lança:

  -Mangeux de marde, je déteste ces gens-là. L'autre a sûrement pris quelque chose, tu peux checker ta vidéo de surveillance après. Où est ma fiche donc?

  Feng la retrouva sur le clavier de l'ordinateur, et il pensait encore à ces deux jeunes.

  -Ho, ho, t'en es où là? continua le briqueleur. Passe-la dix fois, s'il te plaît.

  Feng introduisit la fiche dans le terminal de loterie, puis il lui étendit le billet sur la vitre du présentoir à ''gratteux'' ancré au milieu du comptoir, pour que M. Tremblay le vérifiât. Pendant qu'il l'examinait, plusieurs clients arrivèrent et se mirent en ligne derrière lui. Il tourna la tête vers l'arrière, puis s'écarta de la file en disant :'' Passe la madame d'abord.''


   C'était une femme portant un voile beige parsemé de petites fleurs rouges et bleues. Elle demanda un paquet de cigarettes Québec Souverain. En le lui tendant, Feng songeait à ce qu'il ferait si une musulmane en niqab ou en burqa venait dans son commerce: il se tiraillerait entre le respect de la liberté de la religion et la sécurité de son commerce et de sa personne, car des malfaiteurs pourraient bien se déguiser d'une manière semblable. Les deux clients suivants voulurent acheter des cartes d'appel et des barres de chocolat. Puis la dernière dans la queue se mut vers l'avant et dit:

  -Un paquet de cigarettes Québec Libre rouge 25 king size, s'il vous plaît.

  Feng reconnut à son accent qu'elle était originaire du Maghreb. Elle était de taille moyenne et bien en chair. Son manteau serré marquait nettement le contour arrondi du haut de son buste et ses cheveux frisés soigneusement peignés s'amenaient vers l'arrière de son crâne, au-dessus de ses grosses oreilles légèrement écartées aux lobes saillants. En-dessous de son front entièrement découvert, les deux sourcils bien fournis approchaient, en s'élargissant, d'un nez large et charnu. En bas de son visage bouffi et massif, la courbe de son menton allait se confondre dans la pâleur de ses deux joues dodues. Elle lui paraissait âgée d'aux alentours de trente ans. Toujours fidèle à son habitude, M. Li devinait l'âge de ses clients souhaitant des produits de tabac; il ne voulait pas vendre, par inadvertance, de cigarettes aux mineurs. Mais deviner l'âge d'une personne est purement subjectif; en conséquence, cette tâche est aussi difficile, sinon plus,  que conjecturer si un individu entré, le visage presque couvert, dans la boutique en saison froide est malintentionné ou non. La femme lui donna son billet de 20 dollars, et il lui rendit la monnaie. Elle prit les cigarettes et partit.

   -Les cigarettiers inventent toujours de nouveaux trucs, hein? commenta M. Tremblay vis-à-vis de Feng.

   -Oui, ils ont créé de nouvelles marques pour complaire aux clients québécois, répondit le détaillant.

   -Ils sont tous des crosseurs. Le billet est bon. Repasse la fiche dix fois, au total, s'il te plaît.

   Feng traita prestement sa commande, puis lui remit tous les billets.

   -Ça fait combien en tout? demanda le briqueleur.

   -Neuf cents.

   Jean sortit de sa poche une liasse de billets attachés d'un élastique et la jeta sur le comptoir:

  -Compte-les après, s'il y a un problème, tu me le dis, je suis à la maison.

  Il quitta la boutique. À l'extérieur, il échangea quelques mots avec son voisin d'origine haïtienne, M. Claude Noël, qui se dirigea avec son sac réutilisable vers le magasin Métropolitain. Ces deux voisins aux caractères diamétralement opposés s'entendaient à merveille, malgré le grand écart de niveau de scolarité entre eux. M. Noël, détenteur de deux doctorats, travaillait comme ingénieur chimiste dans une compagnie pharmaceutique renommée. Sa femme, qu'il avait rencontrée à l'université, n'était jamais sortie travailler durant vingt-sept ans de mariage; cette femme au foyer consacrait tout son temps à s'occuper de leur maison et à élever leurs quatre enfants. Après toutes ces années de tâches ménagères accablantes, elle avait pété les plombs et s'était démenée afin de trouver un emploi sur le marché de travail. Miraculeusement, elle avait réussi à décrocher en cet été un poste de psychopédagogue dans un cégep privé, ensuite elle avait délaissé son mari et leurs deux fils (leurs deux filles étaient déjà indépendantes), et enclenché le processus de divorce. Ce revirement abrupte avait profondément affecté ce brave homme autant sur le plan physique que psychologique. Depuis lors, il s'enlisait progressivement dans la dépendance aux boissons alcooliques, et il devait lui-même faire l'épicerie et le ménage après son travail. En dépit de son drame familial, il réconfortait souvent Feng pendant ses moments de déception ou de découragement.


   Feng ramassa l'argent, le glissa sous le comptoir. Aussitôt qu'il eut commencé à le compter, Léo, camelot de Publicité-sac, ouvrit grande la porte avec beaucoup d'entrain et entra en parlant à voix très haute avec sa conjointe, Julie. Il laissa à terre, au pied du comptoir, les objets encombrants qu'il avait achetés à Dollar-Marché, et alla chercher deux petites bières bon marché pour lui-même et deux boissons alcoolisées pour Julie, alors appuyée du dos contre le bord du congélateur. Il revint en valsant au comptoir, deux canettes à une main et deux bouteilles en verre à l'autre, déclarer d'un ton solennel:

  -Premièrement, après vingt ans de vie commune, elle est devenue ma femme.

  Julie et lui, ils s'échangèrent un sourire.

  -Félicitations! fit le commerçant. Tous mes vœux de bonheur, Monsieur-Dame! Vous deux faites un couple très heureux!

  -Merci! Hier, je lui ai acheté une bague dans la bijouterie au centre d'achat, dit-il.

  Sa femme se redressa et la montrait fièrement à Feng en tendant sa main. Il continua:

  -Deuxièmement, t'as la bière la plus fraîche de toute la ville, mon ami, je t'en félicite.

  -Merci! Je le savais.

  -Au dépanneur près de chez moi, la bière dans la chambre froide est toujours chaude, s'indigna Léo.

  -Chaude?

  -Pas assez froide, en fait. Je l'ai dit plusieurs fois au propriétaire hindou, mais il s'en fout, il veut sauver son argent. Mon ami, je vais venir ici plus souvent. En plus, il est pas aussi gentil que toi.

  Au moment de finaliser l'achat, Léo paya les deux canettes, et Julie, les deux boissons alcoolisées!

  Après les avoir servis avec encore plus de gentillesse et leur avoir débité quantité de compliments, Feng sortit promptement de derrière le comptoir, et alla lire la température indiquée sur le thermomètre derrière la première porte vitrée de sa chambre froide. Surprise! Le mercure affichait déjà -8 degrés, bien en-dessous du créneau de température optimal, fixé entre 0 et 4 degrés, mais le compresseur continuait son ronronnement éternel, devenu de plus en plus aigu et inquiétant! Le contact du thermostat à l'intérieur de l'espace réfrigéré serait encore gelé comme l'autre fois. Il coupa le courant du système frigorifique, entra dans la chambre froide avec un petit marteau à tête en caoutchouc, en frappa de petits coups sur le couvercle métallique du thermostat, tourna doucement le bouton de réglage vers le maximum jusqu'à entendre un ''clic'', puis le remit à la position initiale. Puis, à travers les vitres, il vit s'approcher du comptoir Julien, client qui habitait le gros bâtiment d'habitation en face de sa boutique. Il sortit immédiatement et se remit derrière la caisse.  Après le départ de ce client habitué, il rebrancha le système de réfrigération.

  Il se rassit, poussa un gros soupir de soulagement et ferma les yeux en se renversant sur le dossier de son fauteuil. Afin de maintenir sa petite entreprise à flot, il se voyait obligé de remplir à la fois la fonction de caissier, de gérant, de vigile, d'agent d'entretien, d'électricien et de frigoriste.


   Au crépuscule, quand sa femme, Yun Fu, vint le relayer, Feng, les deux yeux fixés sur l'écran, tentait de retrouver la séquence de vidéo du petit jeune à partir du moment où il avait ouvert la portière du réfrigérateur. Son vieux système de surveillance fonctionnait aux cassettes et, avec les matériels audiovisuels stockés au magasin, ne pouvait conserver l'enregistrement que pour deux jours. Alors il fallait faire vite s'il voulait vraiment visionner ce qui s'était passé.

  Madame Fu portait un manteau d'hiver blanc et un foulard tricoté bleu pâle, auquel étaient suspendus quelques flocons de neige, et elle tenait un gros sac plastique à la main gauche. Une fois sur la plateforme derrière la porte, elle se pencha à l'avant, ramassa une boulette de papier par terre et la balança dans une corbeille, puis elle posa le sac sur le comptoir, et, tout en marchant vers la caisse, dit à son mari:

  -Il a commencé à neiger quand j'étais à la maison. Je cherchais partout tes bottes, finalement je les ai trouvées dans le garage.

  -Il va falloir peut-être que tu fasses un peu de ménage et mettes les choses en ordre.

  -Je suis toujours occupée, j'ai pas le temps. Par ailleurs, pourquoi tu le fais pas? haussa-t-elle le ton.

  Feng se tut parce qu'il savait bien ce à quoi conduisait ce genre de conversations.

  Sous le comptoir, à côté de la caisse enregistreuse, elle aperçut la liasse de billets que Feng avait laissée lorsque le camelot entrait. Elle en ôta l'élastique et se prit à compter. Soudain, elle s'écria:

  -Y a un faux billet de cent dollars!

  Feng détourna sur-le-champ son regard de l'écran et dit:

  -Passe-le-moi!

  Contre la lumière blanche du tube fluorescent, il tourna, à gauche puis à droite, la bande métallique du billet, cependant les chiffres et les feuilles d’érable n'y changeaient pas de couleur. Après, il approcha le billet du néon, et il n'y vit pas apparaître l'image fantôme. Ensuite, il toucha les mots et le gros chiffre, mais il ne sentit pas vraiment l'encre en relief. C'était indubitablement un billet contrefait, et de mauvaise qualité.

  Il fallait expliquer au  briqueleur, sans tarder, toutes ces caractéristiques d'un billet authentique, qui manquaient malheureusement au sien. Feng décida d'aller à sa maison.

  -Mets tes bottes et ton foulard, dit Madame Fu.

  -Pas besoin, il fait pas très froid quand il neige.

  Quand Feng ouvrit la porte, un coup de vent fort apportait vers l'intérieur nombre de flocons de neige. Il en reçut plusieurs sur sa figure, et quelques-uns même se faufilaient dans l'ouverture de son col et fondaient par la suite sur sa nuque. Un frisson le saisit et il rabattit son capuchon sur sa tête, serra son manteau des deux bras et s'enfonça dans cette tempête de neige en train de s'intensifier.

  Dans la pénombre du crépuscule, à travers des milliers de flocons voltigeant au gré du vent, scintillaient vaguement de l'autre côté de la rue, suspendus entre les balcons des deux étages voisins plus proches du sol, des colliers de boules lumineuses multicolores, qui zigzaguaient devant la façade du gros bâtiment d'habitation. Au loin, les lampadaires commençaient à s'allumer.


  Un tronçon du trottoir devant la maison du briqueleur était en reconstruction, et un trou béant y était encerclé de cônes orange et de barrières en bois aux pieds de métal amovibles, à l'une desquelles s'accrochait un phare illuminant tout alentour. Partiellement pâlie dans cette puissante lumière blanche, la devanture de ce cottage se dressait devant Feng, dont le regard était capté, entre le linteau et la corniche, par un dessin en relief de forme demi-circulaire avec autour des rayons divergents. Entre le pignon et la clôture stationnait, sur une large allée asphaltée menant à la cour arrière, une camionnette, à l'une des ridelles de laquelle était attachée une échelle en aluminium. À l'intérieur de sa boîte découverte, plusieurs longues planches de bois épaisses dépassaient quelque peu par-dessus la porte arrière.

  Feng monta le perron et se tint immobile quelques instants sous le porche, puis il appuya sur le bouton de la sonnette. La conjointe du briqueleur ouvrit la porte, et Feng la salua:

  - Bonsoir, Madame! Est-ce que Monsieur est là?

  - Bonsoir! Oui, juste un instant, je vais le chercher.

  Elle referma la porte, et plusieurs minutes plus tard, Jean apparut, sa barbe et sa moustache étant encore mouillées. Ses longs cheveux poivre et sel formant en arrière du crâne une queue de cheval dégoulinaient sur le peignoir, et semblaient fort bizarres sans le chapeau de cowboy qu'il portait tout le temps. Le briqueleur commença:

  - Mon Chinois, ça va? Tantôt je prenais un bain chaud. Qu'est-ce qu'il y a?

  - Monsieur, il y a un faux billet de cent...

  - Calice de tabarnak!  C'est pas possible, j'ai tout checké.

  - Je peux te montrer les problèmes de ce billet si tu viens avec moi.

Jean monta à l'étage et se changea vite pendant que Feng l'attendait dans le salon. Ensuite ils partirent ensemble. Dehors, la neige tombait dru!

  Sur le chemin, le briqueleur révéla involontairement: ''Il arrive que des clients payent en cash, c'est possible..., mais cette fois-ci, j'ai tout checké, aucun problème.'' Une fois les deux arrivés au commerce, Madame Fu sortit le billet en question; Feng le prit et en expliqua à Jean les trois aspects défaillants, qui le rendaient très suspect. Le briqueleur agrippa le billet dans la main de Feng, le tourna et retourna, puis demanda tout à coup:

-Depuis combien de temps tu vis ici?

  -Environ huit ans.

  -Moi, je suis ici depuis toute ma vie. Je connais mieux les billets de banque que toi. Moi, je te dis, c'est un vrai!

  Convaincu de la fausseté du billet, monsieur Li cherchait un moyen d'en persuader son client. Soudainement, il se rappela les employés de Chèques Encaissés, juste à côté de sa boutique. Il les connaissait assez bien parce qu'ils venaient souvent à son commerce chercher du jus, des boissons gazeuses ou des cigarettes. Il proposa:

  -Peut-être on peut aller à Chèques Encaissés. Là-bas, y a des professionnels.

  -OK. Si tu veux!


   Comme tous les vendredis soir, la salle d'attente de cet établissement ne désemplissait pas, et des clients impatients s'alignaient devant trois de ses quatre guichets. À travers la cloison à claire-voie, la gérante d'origine libanaise, assise derrière son bureau, vit s'avancer monsieur Feng Li entre les files, lui indiqua de sa main le quatrième guichet, alors fermé. Elle s'en approcha et ouvrit le volet. Par précaution, Feng décida de se présenter d'abord:

  - Bonsoir, Madame, je suis...

  - Bonsoir, Monsieur! Vous êtes notre voisin, dit-elle avec un sourire.

  - Madame, dit-il aussi en souriant, je trouve ce billet bizarre, pouvez-vous vérifier s'il est vrai ou non?

  - Bien sûr.

  Feng lui passa par la petite ouverture le billet en question Elle toucha sa surface de son index, le tint contre la lumière du néon dans le plafond, puis retourna à son bureau et l'examina sous une source de rayons ultraviolets, ensuite revint derrière le guichet avec le billet et un carnet. La gérante affirma:

  - C'est un faux billet.

  Feng se tourna et s'adressa au briqueleur:

  - Tu vois, c'est un faux.

  - Je crois pas. Elle peut bien faire une erreur! Rends-le-moi, demain je vais le déposer à la banque.

  Feng se retourna vers le guichet, et dit: ''Merci pour votre aide, Madame!'' Il tendit la main pour reprendre le billet.

  - Non, Monsieur. Je peux pas vous le remettre. Selon le règlement, je dois le confisquer et l'envoyer à la police.

  - Mais, Madame.., hésita Feng, très surpris.

  Puis il continua:

  -Je suis venu ici seulement pour vous demander de le vérifier, pas pour vous frauder!

  - La règle est très claire là-dessus, un faux billet qui est entré ici ne peut plus en ressortir. Attendez un instant, je vais vous donner un reçu.

  Elle commença à écrire sur une feuille dans le carnet. Feng ne savait plus que dire, ni que faire, tandis que M. Tremblay s'empourprait, s'emportait de colère, et gesticulait en s'écriant:

  - Tabarnak! Tout est ta faute. Tu m'as fait fourrer de cent piastres.

  Puis il sortit de sa poche un billet de cent dollars, le lança à terre; puis, en criant:

  - Prends ça, estie! Moi-là, Je reviens plus jamais dans ton magasin. Tu vois, à cause de tes niaiseries, tu perds un gros client, et tu vas faire faillite!

  Il partit en grande hâte. Feng ramassa l'argent, prit le reçu de la main de la gérante et retourna dans sa boutique. Il raconta tout à sa femme, qui s'efforça de lui remonter le moral:

  - C'est pas grave! Il est en colère maintenant, après il va se calmer et revenir.

  Feng restait assis, dégoûté, n'ayant plus envie de parler. Quelques minutes plus tard, il se souvint de leurs deux enfants, tout seuls à la maison. Il se leva et se prit à partir.



  Sur le chemin de sa maison, les piétons se faisaient rares à ce moment. Le vent s'était déjà apaisé, laissant tomber continuellement et doucement la neige à gros flocons sur les trottoirs, les gazons, les voitures garées et les toits fort inclinés. Un chat solitaire sortit subitement d'une haie bien taillée près du lampadaire juste devant Feng. L'animal s'immobilisa dans l'ombre à côté de la barrière d'une cour, détourna la tête et fixa ses brillants yeux verdâtres sur le seul passant, puis glissa par une ouverture et disparut derrière la clôture. Feng marchait lourdement dans ses brodequins d'hiver et souvent s'arrêtait une minute à réfléchir, la tête basse et le dos légèrement courbé, laissant derrière lui une kyrielle de pas noirs imprimés sur la mince couche blanche s'accumulant sur le sol. Les scènes s'étant déroulées en cet après-midi lui revenaient une à une à l'esprit, et il s'en rappelait chaque conversation, chaque détail, tâchant de comprendre pourquoi on avait abouti à un dénouement aussi affreux, voire désastreux,  puisque M. Tremblay contribuait à lui seul, par ses mises liées aux paris sportifs, pour un quart de la vente totale de loterie de sa boutique. Tout en frappant de son pied du gravier noir, épandu, après le commencement d'une précipitation solide, sur les surfaces cimentées par la ville afin de les rendre moins glissantes , il répétait: ''Pourquoi?''

  Il se demandait quelle aurait été l'issue de cet incident s'il n'eût pas décidé d'aller lui parler à son domicile, ou que M. Tremblay eût proposé de remplacer le billet suspect, ou que la gérante le lui eût remis après la vérification: le briqueleur viendrait encore plusieurs fois par jour à sa boutique, et la crainte de perdre ce client important le pousserait peut-être jusqu'à une cordialité obséquieuse. Mais... est-ce que cette vie, dans laquelle il composait quotidiennement au travail avec des clients exigeants, ou revêches, ou acariâtres, ou radins, ou prétentieux (bien entendu, en même temps, il s'entendait fort bien avec beaucoup de clients charmants et compréhensifs), des voleurs, des fraudeurs, des fonctionnaires faisant preuve d'excès de zèle, était celle qu'il avait rêvée il y avait huit ans déjà, quand il s'occupait des affaires administratives dans une compagnie en Chine? Pas le moins du monde! Il avait songé à vivre dans un pays démocratique, dont les fonctionnaires, immunisés contre la corruption grâce au système d'administration mieux partagé entre les pouvoirs et les obligations, serviraient les citoyens avec plus de sincérité et d'impartialité, et où on côtoierait la plupart du temps les gens cultivés, civilisés et sympathiques. Il aurait voulu, après son travail, promener, avec sa famille, son chien au bord d'un lac ceinturé d'un muret de roseaux, dont les feuilles chuchotaient délicatement dans la brise, s'asseoir sur une passerelle de bois en contemplant le majestueux coucher du soleil se mirant dans l'eau à l'horizon, ou admirer le paysage à couper le souffle au sommet d'une montagne verdoyante, et, pendant les vacances, emmener les siens voyager à Paris, à Londres, ou à Sidney... Sa rêvasserie s'interrompit devant sa maison et il monta les marches.



  Lorsqu'il fut à l'intérieur de la maison, il voyait autour de ses pieds, dispersés sur les carreaux de céramique, des souliers, des bottes et des pantoufles, surplombés de deux sacs à dos scolaires. Il jeta un coup d'œil dans le salon, où étaient disséminés sur le parquet des jouets de son fils de six ans, Paul. Quant à ce dernier, la main sous la joue et l'avant-bras dressé, son corps couché sur le côté dans le canapé, dont la housse un peu trop large était tirée par son dos vers le plancher, il regardait attentivement des dessins animés à la télé. Quand Feng ôtait ses brodequins, Paul l'aperçut; il se releva, trotta pour prendre son sac à dos, en sortit son agenda et en retira une feuille de papier, ensuite se précipita au-devant de Feng et dit:

  - Papa, Papa, M. Duval a une lettre très, très importante pour toi!
  -Sur quoi?
  -Je sais-tu, moi? Quand M. Duval a parlé, Antonion me dérangeait toujours avec son crayon!

  - Est-ce que tu t'es levé la main pour...
  - Non, non, non, dit Paul de façon catégorique. Depuis la maternelle, il est mon meilleur ami!
  C'était un avis de prise de rendez-vous, pendant les rencontres de parents prévues pour le jeudi suivant, avec M. Duval, son enseignant de première année. Il fallait que Feng cochât sur le coupon de réponse une plage de temps qui lui conviendrait le mieux et qu'il le retournât avec sa signature avant le mardi suivant. Feng poussa un soupir de soulagement:
  - Ah... J'ai pensé que M. Duval m'envoyait une lettre d'avertissement et je sais que tu parles souvent dans la classe en même temps que lui. Mais non.
  -C'est quoi alors?
  -C'est pour les rencontres de parents.
  Paul connaissait bien ce genre de réunions, car il y avait participé avec M. Li à la pré-maternelle et à la maternelle. Et il les trouvait ''très plates''. Feng continua:
  -Je vais m'occuper de ça demain, en ce moment je suis très fatigué. Toi aussi, t'as trop écouté la télé, maintenant tu l'éteins et tu joues avec tes légos et ...
  Il entendit sa fille descendre de l'étage. Catherine était élève en première secondaire au collège Saint-Joseph, une des meilleures écoles du Québec. Au bas de l'escalier, elle lui tendit également une feuille et dit:
  -Papa, l'enseignante du cours d'histoire demande aux parents de signer une déclaration assermentée pour l'autoriser à emmener leur enfant en voyage à l'étranger.
  -Déjà, voyager en première année?
  -Tous les autres de ma classe vont y aller, Papa! Ce sera très mal vu si j'y vais pas.
  Catherine avait été très contente de réussir l'examen d'admission de cette école prestigieuse il y avait un an à peu près, et c'était tout un exploit pour une enfant immigrante dont la langue maternelle était si différente de la langue d'enseignement. Et cette admission constituait aussi comme une récompense qu'elle méritait pour ses efforts assidus en vacances d'été avant sa 6e année du primaire. Depuis la rentrée scolaire de la fin d'août, elle arborait fièrement son costume scolaire avec le logo du collège partout où elle allait. Feng en était très fier lui aussi, car il considérait cette admission comme la deuxième réussite importante dans la nouvelle vie de sa petite famille depuis son atterrissage au Québec. Pourtant après avoir acquitté les droits de scolarité assez élevés un mois auparavant, Feng se sentit à présent incommodé par ces frais de voyage. Il prit la feuille et dit:
  -Je vais le faire demain, oh non..., lundi prochain. Il va falloir d'abord trouver comment faire une déclaration assermentée. Et... est-ce qu'il y a des rencontres de parents dans ton école?
  -Oui, jeudi et vendredi prochains, le soir. Mais tout va bien à l'école, t'as pas besoin d'y aller.

Malgré d'excellents bulletins scolaires à toutes les étapes d'évaluation, Catherine n'aimait pas, surtout à partir de la 4e du primaire, que Feng s'entretînt avec ses enseignants, de crainte qu'il tînt des propos désobligeants vis-à-vis d'eux durant la rencontre. En fait, Feng pensait que le système d'éducation laissait à désirer, à cause de divers facteurs préjudiciables.
  -OK, on verra.
  Il se dirigea vers la cuisine. Quand il vit que les éviers étaient pleins de plats, de bols, de verres à eau, de fourchettes, de couteaux, de cuillers et de baguettes de bambou, et que des mies de pain se trouvaient sur le plancher, et aussi sur la table avec des assiettes à moitié terminées, une répugnance soudaine lui coupa l'appétit. Il s'adressa à Paul:
  -Je suis très fatigué, je vais dormir pour une heure. Et pendant ce temps, tu joues avec tes jouets, tu peux pas toujours regarder la télé. C'est pas bon pour tes yeux.
  - Oui, Papa.
  Feng régla le réveil électronique, entra dans sa chambre, ne pensa plus à rien et s'endormit.
  Une heure plus tard, il fut réveillé par la sonnerie. Il dégagea une partie de la table, dîna tant bien que mal en avalant vite quelque chose, accompagné d'une soupe aux légumes,  puis il appela son fils:
  -Paul, apporte ton sac à dos dans ta chambre. On va vérifier ensemble les leçons et le devoir inscrits dans ton agenda.
  -J'arrive, Papa.
  Il n'y avait pas grand-chose pour la semaine suivante, à part quelques exercices phonétiques. Feng prononçait à haute voix avec Paul:'' ba bi bou bé bo, ta ti tou té to...'' Entre-temps, Catherine vint les interrompre avec une question mathématique sur le changement de signes qu'elle avait rencontrée dans son devoir, et il lui expliqua que lors de la suppression d'une parenthèse précédée d'un signe négatif, il fallait changer de signe tous les termes à l'intérieur.
  -Ton prof de maths n'a pas expliqué ça en classe?
  -Si, mais...
  Elle se courba la tête, quelque peu embarrassée.. C'était pourquoi Catherine ne voulait pas qu'il participât aux rencontres de parents: il pourrait poser ce genre de questions qui contrarieraient les enseignants, symbole d'autorité péremptoire aux yeux de la jeune fille. Feng avait déjà pris conscience de l'effet nocif de critiquer sa méthode d'apprentissage et les approches pédagogiques de ses enseignants, mais au moment de régler un problème, certains commentaires désagréables lui échappaient, parce qu'il voulait tout bonnement qu'elle fût parfaite dans ses études. En dépit des échecs qu'il avait essuyés depuis plusieurs années. il restait encore perfectionniste dans certains aspects de sa vie, entre autres l'éducation des enfants.

  À huit heures et demie environ, il quitta les enfants pour aller remplacer sa femme dans la boutique. Dehors, la température avait sensiblement baissé, et le vent tempétueux s'était à nouveau soulevé, lequel, entraînant avec lui des flocons de neige durcie, cinglait son visage si fort qu'il posait son bras à l'horizontale devant son nez. À l'intersection des rues, il leva les yeux pour vérifier l'état des feux de circulation à ses côtés et remarqua que des centaines de flocons teints en vert fluo grouillaient dans le faisceau lumineux conique lancé par le dispositif de signalisation. Il traversa la rue et rentra dans la boutique.
  Madame Fu était assise devant l'écran de l'ordinateur et regardait paisiblement un film coréen. Feng se retint d'émettre ses observations déplaisantes sur le désordre à la maison pour ne pas déclencher un nouveau conflit verbal. Après le départ de sa femme, il trouva sur Internet une diffusion en direct du débat télévisé entre les chefs des trois principaux partis politiques du Québec: M. Jean Charest, Mme Pauline Marois et M. Mario Dumont.
  Un jeune ouvrit abruptement la porte, dévala le petit escalier et courut jusqu'au comptoir, où il demanda avec empressement:
  -Un paquet de cigarettes Québec Indépendant rouge 20 king size, Monsieur.
  -Une pièce d'identité, s'il vous plaît, dit Feng, reconnaissant à son accent qu'il était maghrébin.
  La boutique de M. Feng Li se trouvait à l'extrémité d'un quartier que certaines gens s'affairaient ces dernières années à baptiser Petit Maghreb. Presque tous les commerces de ce tronçon de la rue Rosemont appartenaient aux maghrébins; souvent des groupes de jeunes originaires de l'Afrique du Nord venaient dans sa boutique tenter d'acquérir des cigarettes sans aucune preuve d'âge, donc Feng se familiarisait avec leur accent, dit un peu ''français de France''.
  -Yo, man, arrête, tu me reconnais pas? Hier, je suis venu avec mon père, et il a acheté un paquet pour moi.
  Le commerçant dévisageait le jeune et le comportement de ce dernier lui revint en mémoire. Lorsque l'adulte qu'il accompagnait avait demandé du tabac, ce jeune glissait derrière lui, et se tenait, le dos un peu courbé, devant les gommes à mâcher et les barres de chocolat. Feng s'était penché sur le côté pour le surveiller, et le jeune avait dit:
  -Yo, pourquoi tu me regardes comme ça? Je suis pas voleur.
  -Je sais pas qui est quoi, Monsieur, répliqua Feng. Mais un propriétaire qui surveille pas son commerce va tout perdre.
  Puis il leur avait parlé de groupes d'adolescents qui entrent souvent ensemble et commettent du vol à l'étalage.
  -Un enfant prend quelque chose, c'est pas grave. T'as pas appelé la police, au moins? enquit l'adulte avec un regard hardi.
   -Mais ne dit-on pas qui vole un œuf vole un bœuf, Monsieur? répondit Feng.
  Pourtant l'adulte n'avait jamais filé le paquet au jeune dans le commerce. Feng pensa qu'en mentionnant ''son père'', ce jeune bluffait pour se procurer du tabac sans montrer sa carte.
  -Monsieur, je vous reconnais. Mais je peux pas vous vendre des cigarettes sans examiner une pièce d'identité à vous, affirma Feng.
  Le jeune devint furieux en lançant: '' Fuck you, Chinois'', et avant de déguerpir, il donna un coup de pied à la porte. Feng sortit précipitamment de derrière le comptoir, dont la seule ouverture était pratiquée sur le côté gauche vers le mur arrière, puis il fonça jusqu'à l'extérieur du commerce, mais le jeune était déjà très loin. Il prit alors la décision d'enjamber le comptoir en pareil cas à dessein de raccourcir son trajet et d'ainsi maximiser sa chance de l'emporter dans la course sur les petits délinquants.

  M. Luc, le propriétaire du magasin spécialisé dans la vente et la réparation d'articles de cuisine, entra dans la boutique en emboîtant le pas à Feng. Victime à répétition de vol à l'étalage dans ce quartier fondamentalement transformé depuis les vingt dernières années, il demanda avec beaucoup de curiosité et d'empathie:
  -Est-ce que le jeune a volé beaucoup de choses?
  -Non, répondit Feng, encore décontenancé par les propos injurieux du jeune. Mais il m'a lancé des insultes après que j'avais refusé de lui vendre des cigarettes sans voir sa carte.
  -De nombreux jeunes sont comme ça! affirma Luc. Leurs parents les laissent flâner dans la rue en soirée, on ne peut rien y faire. En fin de compte, ce sont les commerçants qui travaillent en conscience souffrent de leurs niaiseries.
  Puis, il continua:
  -Beaucoup de clients pensent que la personne dernière le comptoir est esclave ou... inférieure, surtout quand il s'agit d'un immigré. Mais ce qui se vend, s'achète dans ton commerce, ce sont des marchandises, pas le respect.
  Ensuite, en montrant du doigt les trois chefs à l'écran de l'ordinateur, qui se querellaient chaudement, il ajouta:
  -Avec eux, le même genre de problèmes restera. Au nom de la protection de la jeunesse, on est allé trop loin jusqu'à la tolérance de la délinquance juvénile! Dans les écoles secondaires, certains élèves insultent même leur enseignant en classe.
  Il alla chercher une bouteille de rosé et retourna au comptoir. Chose étrange, ses mains tremblaient quand il comptait son argent.
  Dans cette soirée de tempête, il ne venait pas grand monde à la boutique, alors tranquillement, Feng écoutait le débat des chefs sur le Net. Vers vingt-deux heures et demie entra furtivement un individu de taille moyenne, bien enveloppé dans son épais manteau d'hiver, sa casquette enfoncée sur les yeux, le capuchon rabattu sur la tête et la moitié basse du visage couverte d'un cache-cou; d'après son allure, ce devrait être un homme. Puis il alla directement dans la chambre froide. Après en être sorti avec une caisse de bières de 18 bouteilles, au lieu de tourner à droite afin de la payer au comptoir, il vira à gauche, monta les quatre marches, poussa la porte et courut. Il faillit tomber en glissant sur le seuil d'aluminium! Feng sentit le sang lui monter à la tête; il empoigna la batte de baseball toujours rangée au-dessous de la caisse, sauta par-dessus le comptoir et s'élança vers l'extérieur; à ce moment-là, le voleur approchait déjà du trottoir du côté opposé de la rue. Feng fit deux pas vers l'avant en agitant son bâton, puis il s'arrêta, et s'en retourna vite à la porte. Après l'avoir fermée à clef, il ne put plus repérer le voleur. Il traversa tout de même la rue en courant à grands pas et quand il arriva dans la rue Bellechasse, à côté du Café Delmare, il entendit les tintements des bouteilles en verre, très clairs dans le silence de la nuit, provenant de la ruelle derrière le Café. Il s'empressa de pénétrer en ce passage étroit, et dans la pâle lueur réfléchie par la couche de neige sur le sol, il distingua le dos du voleur qui se dandinait avec son butin.
  -Arrête! cria Feng en brandissant son bâton.
  Le voleur tourna la tête, prit peur, laissant tomber la caisse à terre, et il détala à toutes jambes. Feng, haletant, étreignit la batte sous son bras, ramassa les bières et retourna lentement à sa boutique.
  -Quelle journée! s'exclama-t-il en s'affaissant dans le fauteuil.  
  
  
  Vers vingt-trois heures, il put enfin fermer sa boutique. Après toutes ces longues heures de travail mouvementé et cette poursuite effrénée, il avait très envie de se rendre chez lui. Puis, il procéda à la fermeture du point de vente. En même temps, il faisait un petit ménage autour du comptoir, comptait sa recette et la plaçait dans son sac à bandoulière. Environ vingt minutes plus tard, il mit son sac sur son épaule, enroula son foulard autour du cou, arma le système d'alarme, sortit du magasin, cadenassa le grillage de sécurité rétractable et verrouilla la porte. Dix mètres plus loin, à sa droite, dans l'abri d'autobus, attendaient trois jeunes hommes regroupés autour du poteau, dont l'un portait un bandeau rouge sur le front. Feng ne voulut point passer devant eux, alors il traversa directement la rue, puis sur le trottoir, il s'arrêta un instant pour regarder les alentours. Il se dirigea ensuite vers sa maison.
   La chaussée toute dégradée, à cause du mauvais entretien, était alors devenue plus sèche, exposant impassiblement ses multiples fissures et crevasses, voire par endroits des nids de poule et bosses; et les coups de vent intermittents poussaient des lignes de neige ondulées mais irrégulières, l'une après l'autre, à défiler sur la voie de circulation bitumée, lesquelles disparaissaient enfin en se heurtant contre le trottoir. Parfois, sur le revêtement noir de la rue, serpentait une trainée de poudrerie blanche, dont une extrémité se soulevait par un contre-courant, puis se répandait quelque peu comme un éventail à moitié déployé, et enfin s'éparpillait dans l'air. La poudreuse chassée d'un toit plat tournoyait rapidement en spirale au coin du bâtiment faisant l'angle du mur. Au loin, dans l'immense stationnement du centre commercial et sous un lampadaire, une bourrasque violente emportait avec elle, comme un essaim d'abeilles, quantité de flocons de neige, en faisant un demi-cercle vers le haut, vers le haut...
  Soudainement, Feng sentit un coup rude porté à l'arrière de son crâne; il se tourna, vit les trois jeunes hommes en train de retraverser la rue avec son sac; il s'effondra et perdit conscience. Ainsi avait-il perdu tout ce qu'il avait défendu bec et ongles pendant sa journée de travail, n'ayant qu'à peine cent pas à faire pour regagner son foyer...


                                                                  ------Fin------

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